samedi 15 novembre 2014

Voyage mon âme, le temps passe...

Petit texte écrit comme on décrit ses pensées. Pour rien.




 « Thunderbirds » de Hans Zimmer sort des enceintes fatiguées de la voiture qui l'est tout autant. Le vent agresse mes cheveux, les siens aussi. Je la regarde, la dévore dans le rétroviseur. Derrière ses lunettes de soleil je devine son regard absinthe qui s'absente dans des pensées lointaines. Ma main caresse sa cuisse nue, remontant jusqu'à son mini-short en jean délavé. Elle se retourne vers moi comme sortant d'un coma. Un sourire entre-déchire ses lèvres. J'ai envie d'y poser les miennes, de lui susurrer qu'elle est cool, que le monde est loin derrière nous et que nos cicatrices s'envolent une par une à travers les vitres ouvertes de cette bagnole usée. Mais elle le sait, au fond, tout au fond d'elle, car elle peut le lire dans mes yeux, dans la couleur banale de ce marron et dans ce qu'il y a derrière. Elle le sait car on en a déjà parlé en embrassant, avides, des bières presque fraîches et en se moquant des anges et des Dieux que les cieux contenaient. Mon pied appuie sur l'accélérateur. Une poussière rougeâtre s'élève au passage de nos roues. La route 66 porte bien son mythe et nous, nos espoirs. La guitare du morceau accompagne le tout. Comme toujours. Je frissonne. Elle aussi, parce qu'il y a autre chose derrière ce road trip que l'envie d'enfiler des kilomètres et de respirer l'air d'une Amérique viciée. Non. Il y a autre chose. Il y a la liberté. Etre loin de tout, de tous et surtout de vous. Loin de ce métro-boulot-dodo, de cette vie qui n'en est plus une. Etre comme ces héros, ces duos, maudits et fous. Renégats d'une société qui les rejette. Aller à l'essentiel. S'évader. Seuls. A deux contre le monde.

L'odeur d'essence remonte le long de mes narines sensibles. Elle est partie chercher des cigarettes à la station. Je l'entrevois parler au vendeur aussi gras que ridicule dont j'imagine les relans d'alcool et les effluves de mal être contenus dans sa voix. Il lui sourit, comme on sourit à une femme trop belle pour soit. Avec ce mélange de timidité, d'intimidation et de rêves secrets. Je me reconcentre sur le compteur qui défile, rapide et sans vergogne, ravi de pomper l'argent chèrement gagné à perdre ma vie. Elle n'est toujours pas sortie. Je ne lui en veux pas. Parler une autre langue, se découvrir un accent aussi propre qu'un Russe alcoolisé, est un plaisir que je partage également. La clé tourne dans le démarreur et j'allume la radio, vagabondant de station en station en quête d'une bande son pour ma vie. Deux minutes plus tard, lassé par les commercials, j'enfonce le cd qui nous accompagne depuis des jours. Elle m'a dit une fois, au coin d'un verre et d'un regard, qu'il y a des chansons qui marquent une existence, qui trouvent un écho dans le cœur et l'esprit des gens. Elles font remonter des souvenirs, des impressions, des rêves et des frissons. Alors on danse, on s'oublie puis on pense. A tout, à nous. Les paroles nous touchent comme si on murmurait à notre propres oreilles qui furent un jour sourdes de n'avoir pas connu cette chanson. Je l'ai cru et je la crois encore. Nos existences méritent les mélodies que nous leurs prêtons. Je caresse le bouton play, « Variations de Marilou » joue ses premières notes. La piano de la version de Bashung me propulse et je m'évade déjà, loin. La voix grave sort de baffles et fait frémir le moindre des recoins de ma peau. Les vers et toute la poésie qui s'y trouve coincée effleure mon être. « Je pense à Lewis Carroll... » et mes yeux se ferment. Je ne suis plus là. Je ne l'ai sûrement jamais été. Mon esprit vagabonde, voyage de sensations en réflexions. De réflexions en émotions...

J'entends ses pas se précipités vers la voiture. La portière claque. Elle cale une cigarette entre ses lèvres fines et sèches. J'entends une inspiration profonde comme si elle tenait son bâton d'oxygène entre ses doigts. La fumée opaque grimpe jusqu'à ses cheveux longs. Les cernes sous ses yeux sont cachées par le sourire qu'elle m'adresse. Cette fois je succombe et j'embrasse ce sourire. Pour me perdre encore un peu plus, sans doute.

- Je t'ai manqué ?

Je ne répond rien. Un sage a dit un jour que les silences valaient parfois plus que milles mots. Il n'a pas tord. Non. Même si il n'y a jamais de silence lorsque l'on sait lire le regard des gens. Je me détache d'elle, à contre cœur. Il nous reste de la route. Il nous reste tout le temps du monde pour arriver là où nous le voulons. Elle caresse le poste radio, changeant la bande-son de ce moment. Waiting for the Miracle de Cohen résonne maintenant. Je démarre la voiture, fais crachoter le moteur, puis relance nos corps sur cette route trop usée. Sa voix, presque juste, récite les paroles de Leonard : « Je n'ai pas vu le temps passé et j'ai attendu déjà la moitié de ma vie... ». J'enclenche les vitesses et nous propulse un peu plus. Une pensée remonte le long de mon esprit fatigué. Un rictus se dessine sur mon visage : On aurait pu visiter des lieux, des musées, s'amuser à cramer notre peau sur une plage bondée. Mais se découvrir, voyager en soi reste sans doute la plus belle des choses. J'augmente le son de la musique. Je la dévore dans le rétroviseur. Mon reflet me renvoi un message que je ne comprend pas. Je crois que je m'en fous. De la poussière s'envole, encore.