mardi 3 mars 2015

Nouvelle n°2 :

                   

Canines, paillettes et crépuscule 






                                 Mon nez aquilin cherche un air frais qu'il ne trouvera sûrement jamais. La pollution. Ces parasites croulant, écrasant le sol de leurs pieds aux dernières chaussures à la mode. Tout cela doit jouer. Ma main gauche plonge dans mon imperméable à la recherche de mon paquet de clope . J'en cale une entre mes lèvres sèches. La flamme du briquet danse ensuite devant mon visage éternellement pâle. Une inspiration. Un vertige. Ce bâton de mort me sert au moins à m’empêcher de sentir ce qui m'entoure. Ce vertige, lui, me fait presque oublié ce que je viens de voir, assis dans un siège inconfortable et encerclé par ces gens obnubilés par un écran trop grand. Le bruit des mâchoires, avides, revient à mon souvenir. Le film aussi, hélas. Une colère grandie en moi. Elle ne souhaite même plus me lâcher, tapie tranquillement entre mon spleen et mon cynisme forcé. Je ne lui en veux pas. Je crache au sol, sur ces pavés mouillés où se reflète l'enseigne trop lumineuse du cinéma de quartier. Le titre du film est là, il me fixe, me toise et se fout sans doute de moi. De ce que je suis. De cette communauté dont je fais partie. Mes lèvres s'entre déchirent dans un sourire mauvais. Mes longues canines saluent la nuit, sa fraîcheur et sa tendresse. Mes bottes, elles, me portent dans une ruelle adjacente. Sombre. Humide. Parfaite. 

- Bordel... briller au soleil ?!? je murmure pour moi et exprimer les démons qui me rongent. 

            Il s'agit sans doute du pire événement pour notre communauté depuis Bram Stoker et son Dracula. Les êtres de la nuit on toujours fascinés. Nous sommes maudits, éternels, victime de notre soif insatiable. Victime d'un temps qui emporte tout, sauf nous. La peur parsemait notre route poussiéreuse. Puis elle s'est peu à peu effacée pour ne finalement plus être. Je me suis habitué à ce fait. Nous l'avons voulu, pour survivre. Mais maintenant... que notre malédiction est tourné en ridicule dans un film pour adolescentes en mal d'amour et du reste. Je ne veux pas m'habituer. Dire que j'ai survécu à la « Grande Chasse » pour voir cela. Pourtant, je le sais, cette colère qui monte en moi et creuse dans mes entrailles n'est pas partagée par tous. Non. Certains, les jeunes aux crocs gourmands de sang sucré et presque pur, y voient une bonne nouvelle : celle de proies faciles et consentantes. Pas de débat, pas de combat. Seulement des morsures dans un cou frêle pendant que le cœur bat au rythme de désir illusoire. Quelle belle époque pour être maudit ! Chantent-ils, en chœur, lorsqu'ils ramènent les culottes trempées de leurs victimes fragiles. Un soupir, long, passe entre mes lèvres. Une migraine caresse ma cervelle maintenant. Je la sens venir. Elle, non plus, ne me lâchera pas.
            Mes pas résonnent dans la ruelle. Les murs suintent. Plus loin, derrière la maison sur ma gauche pour être précis, se trouve une odeur que j'aime tout spécialement. Je la reconnaîtrais parmi toutes. La sueur mêlée à des larmes douces, témoins de décisions déjà regrettée, un parfum un peu amer et des cheveux que je devine long. D'habitude j'aurais chassé cette femme, jouant avec l'obscurité, me cachant dans ses bras accueillants, guettant le moment propice, torturant ma faim et ma soif. Je l'aurais prise. Mordue. Avalée. Je l'aurais rejeté sur le sol sale de cette ville qui l'est tout autant. Elle n'aurait été qu'un nom dans un nouveau fait divers. Mais, cette nuit, il me faut plus. Une autre fragrance, beaucoup plus rance et forte, remonte dans mes narines. Elle appartient à deux dealers au bout de cette ligne droite. Je me presse. 

            Les deux hommes sont une caricature de ce genre de marchand de nuit. Cigarette aux lèvres, regard hagard et stressé, flingue à la ceinture. Leur rythme cardiaque s'accélère, un peu, lorsqu'ils me voient. Je savoure déjà ce qui va suivre. Mes yeux marron se posent dans l'un des deux. Il me fait un signe du menton. 

- Tu veux quoi ? 

            Bonne question. Les réponses ne manquent pas. Du repos, du sang, du whiskey de qualité, une belle brune aux yeux profonds reflétant l'abysse qu'est devenue mon âme ? Non. Pas pour l'instant. 

- Ton portable …

            Le deuxième homme ricane. Un peu trop fort à mon goût. Il me montre son arme de sa main. Ses sourcils se froncent soudainement. Il cherche à m'intimider. Sans doute. Si seulement il savait toutes les horreurs dont j'ai été le témoin pendant les âges. Les hommes ne cesseront jamais de m'amuser. 

- J'en ai tué pour moins que ça, enfoiré. 

            C'est au tour de mon rire de dominer la ruelle vide de son écho. 

- On a un point commun.

            Ils ne comprennent pas ce que je veux dire par là. Ne le comprendront jamais. Mes doigts, fins et puissants, s'enfoncent déjà dans la trachée du premier. Je peux sentir la chaleur interne de son corps. Mes doigts trouvent une prise, serrent puis tirent. Du sang, chaud, inonde la fraîcheur de la nuit. Des gargouillis, horrible, se font entendre Le deuxième prend peur, son cœur oublie même de battre. Mon sourire, lui, s'élargi. Il tente de sortir son arme. Trop lentement pour quelqu'un comme moi. Mes mains entourent sont cou. Les os craquent, un par un. Se plaignant sûrement. Je m'en fous. Il tombe au sol, risible. Je me penche et fouille ses poches. Un portable, assez classe, s'y trouve. 

- 06 00... dis-je à moi-même. 

            La tonalité d'appel sonne dans le creux de mon oreille. Dans mon esprit ne règne plus aucun chaos. Seulement des tonnes de pensées allant, pour le moment, dans le même sens. Je sais ce dont j'ai besoin, ce que je veux. On décroche. La voix me demande qui c'est puis se rassure à l'évocation de mon nom. S'amuse peut être. Il me salue, me demande comment je vais. La politesse de ce gamin me fera toujours rire. Pourtant j'ai besoin de lui. Pour une seule requête. 

- Il me faut l'adresse de l'auteur qui a écrit : « Crépuscules et paillettes ».
- Tu déconnes ? Souffle-t-il à l'autre bout du fil.
- J'ai toujours voulu un autographe.... 

            Mon sarcasme, un peu trop appuyé, marche. Je l'entends taper sur les touches de son clavier. Pendant ce temps, je marche en direction de la route. Des phares, éblouissants, arrivent sur ma gauche. La voiture me percute. Je roule sur elle. Mon épaule lâche sous le choc. Je m'affale sur le goudron, joue le mort. Une partie de moi sachant sans doute ce que c'est de l'être. Le conducteur sort de sa voiture, ses pas lourds le portent jusqu'à moi. Il jure, maudit le ciel et sa chance. Dans son haleine se trouve une fragrance de bière brune. Il se penche, ma main l'accueille. Il recule, titube. Je l'empoigne. Sa tête s’aplatit sur le capot du véhicule. Je récupère le portable, claque la portière. Une radio passant des tubes d'un autre âge joue une chanson que je connais par cœur : Heroes de Bowie. 
- Alors ? Je demande, impatient. 

-  Elle habite en périphérie de la ville. Au 21 rue Millarca. 

            Il finit à peine sa phrase que j'écrase l'accélérateur. Une envie de violence et de vengeance prend forme. La voix de Bowie, en fond, me dit que nous pouvons être des héros. Au moins pour aujourd'hui.

            La voiture s'arrête devant la maison, assez grande et heureusement isolée. Je coupe le moteur. Et également la superbe voix d'un Mercury. Je m'en voudrais presque. Ma main ferme la portière délicatement. Mes yeux sont fixés sur la bâtisse. Un étonnement me prend, cachant presque l'adrénaline qui commence à affluer dans mes veines. J'ignorais qu'un écrivain pouvait espérer plus que de manger avec sa passion. Tant pis, tant mieux. Je m'avance dans l'allée en pente. Les graviers émettent une petite plainte sous mon poids. Ce n'est rien. J'arrive à la porte. Fermée. Une frustration aurait pu naître chez moi si je n'étais pas ce que je suis. Un vampire. La fenêtre du deuxième est ouverte, ce qui est en soit normale : quel mortel irait sauté jusque là ? Réponse : aucun. Mais, heureusement pour moi, je ne suis pas mortel. 

           Mes pas caressent le parquet un peu usé de la chambre vide. Un lit, plutôt bien fait, trône au centre de la pièce. Je ne le remarque pas. Mon regard est fixé sur l'entrebâillure de la porte qui me fait face. Mon ouïe, elle, se concentre sur le son mat, fort et violent de la machine à écrire que l'on caresse. Je m'avance jusqu'à la porte. Mon œil se pose sur ce qu'il se trouve derrière. Sur elle. Sur l'auteur de ce ramassis de connerie. Elle tape, vite. L'inspiration, amenée par une muse que je ne connais pas, chuchote des choses à ses oreilles alertes. Son esprit est ailleurs. Loin. Dans le monde qu'elle crée de ses mots. Lettre par lettre. Je me glisse dans l'ouverture de la porte. Elle ne m'entend pas. Parce que je suis discret. Parce que la musique de ses doigts tapant sur cette machine la met sûrement en transe. 

            Je suis prés d'elle. Le parfum de ses cheveux longs et bouclés remonte le long de mes narines. Un soupir sort des siennes. Sa jugulaire s'offre presque à moi sur son cou long et fin. Elle ne sent pas ma présence. J'aime ce fait. J'aime ces secondes passées à épier mes proies, à tenter de les comprendre, d'imaginer leurs vies et leurs pensées. Parfois, souvent, je m'avoue que je les envie. 

- Tu as voulu jouer avec les vampires...

            Elle sursaute. Son cœur s'arrête. Mes canines, elles, profitent de la surprise pour déchirer la fine peau de son cou. Je la maintiens en enserrant ses épaules. Du sang coule dans ma bouche avide. Il est amer et possède une note de fer prononcé. Comme je l'aime. La vie s'extirpe d'elle. Mon estomac l'accueil. Je ne la vide pourtant pas. Elle a voulu effleuré notre monde, elle le connaîtra et embrassera ses défauts. Bien trop nombreux. L'auteure, inconsciente, tombe sur le sol. Mon pied s'abat sur ses côtes. Pour rien. Comme ça. Elle se réveillera maudite et avec quelques  côtes cassées.


- Des paillettes ?!? je crie.

            La siège de bureau, en cuir sentant bon le neuf, m'accueille. Devant moi s'offre une machine à écrire belle et large. Les couleurs me rappellent un peu les années soixante dix. Mes préférées. Je pose mes yeux sur la feuille et découvre ce qu'il y est écrit. C'est du même acabit que la séance dont je sors. Je prends la clope, à moitié consumée, sur le cendrier posé là. Mes lèvres enserrent le filtre. Mes doigts tapent sur les touches trop dur une blague qui ne fait rire que moi : fin ?. J'expire. Une volute s'envole.
           
 

Pierre Gardier, l'androïde rêveur.